Analyse à décoder

Le Qatar et l'art, les clés pour comprendre

Analyse à décoderMarché de l'art | Avec la découverte du pétrole sur son sol dans les années 1940, le Qatar passe d’une économie perlière à une économie mondialisée. Aujourd’hui, l’émirat conduit une stratégie de développement à l’image d’une multinationale, s’agissant de transformer la rente gazière et pétrolière en rente financière par le biais d’investissements diversifiés et globalisés qui se sont intensifiés depuis 2011. Le domaine de l’art contemporain occupe une place de choix entre enjeux culturels et d’influence. Décryptage.

Exterior of Al Riwaq Exhibition Hall, Doha, Qatar © Artwork ©Takashi Murakami/Kaikai Kiki Co., Ltd. All Rights Reserved. Photo by GION
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Exterior of Al Riwaq Exhibition Hall, Doha, Qatar
© Artwork ©Takashi Murakami/Kaikai Kiki Co., Ltd. All Rights Reserved. Photo by GION

Les clés économiques et géopolitiques

Cette minuscule péninsule dans le golf persique, face à l’Iran et voisine de l’Arabie Saoudite, abrite quelques 2 millions d’habitants dont près de 88 % d’expatriés de main-d’œuvre ou de compétence (in Le dessous des cartes, arte). Les 12 % de citoyens qataris bénéficient de conditions privilégiées, gratuité de l’éducation, des frais d’électricité ou de gaz.
Si le régime survit à de nombreux coups d’État, le pouvoir absolu reste détenu depuis la moitié du XXe siècle par la famille Al-Thani. La succession du prince héritier Tamim al-Thani en juin 2013 suite à l’abdication de son père l’émir Hamad al-Thani marque une rupture avec la ligne diplomatique antérieure, l’isolant un peu plus de ses voisins.
La majeure partie de la richesse repose sur l’exploitation des hydrocarbures incluant l’industrie de la liquéfaction du gaz. Depuis le troisième choc pétrolier en 2008, les placements dans le monde se déploient plus intensément dans les secteurs stratégiques de l’hôtellerie, de l’immobilier, du luxe, de la recherche, de l’agriculture (achat de terres en Australie et en Afrique) et du sport à travers son fonds souverain Qatar Investment Authority (QIA) , évalué à plus de 300 milliards de dollars selon le Sovereign Wealth Fund Institute.
Enfin, le Qatar communique sur sa volonté de développer à l’horizon 2030 une économie du savoir sur son territoire, implantant des satellites des meilleures universités américaines, développant des infrastructures de technologie de pointe en matière de recherche médicale.

Le Qatar Museum Authority : fonds souverain d’influence et outil de communication à échelle globale

Doha se rêve en capitale culturelle de la région du golf persique et élabore son rayonnement culturel par le biais du Qatar Museum Authority (QMA) , un fonds souverain présidé par la sœur de l’émir, Sheikha al Mayassa. Ce fonds finance de vastes travaux comme le parc de nouveaux musées, la reconfiguration du centre de Doha ainsi qu’une frénésie d’achats et de commandes d’œuvres d’artistes occidentaux de valeur internationale...
Il est à préciser que la stratégie de développement de Doha s’oppose à celle Abu Dhabi aux Émirats arabes unis qui construit sur son sol des structures affiliées à des musées internationaux : le satellite du Guggenheim dessiné par Frank Gehry au coût estimé à 800 millions de dollars, 12 fois plus grand que la version New Yorkaise; celui du Louvre dessiné par Jean Nouvel dont le droit d’usage du nom du musée français dépasserait le demi-milliard de dollars.

La monarchie entend produire une identité propre et disposer d’un contrôle total sur le fonctionnement de ses institutions, sans aucune forme d’ingérence.
Pour se faire, Sheikha al Mayassa s’entoure, par le biais du Qatar Museum Authority de personnalités majeures, bénéficiant de réseaux de premier plan dans le monde international de l’art.
Ainsi Roger Mandle, ancien directeur de la Rhode Island School of Design, est nommé directeur exécutif du QMA entre 2008 et 2012; Edward Dolman, ancien président de Christie’s occupe la direction du QMA de 2011 à 2014 avant de rejoindre la maison de vente aux enchères Phillips ; une autre personnalité anciennement estampillée Christie’s, Jean-Paul Engelen, prend en charge la gestion des projets publics ; il est à l’initiative de la commande de sculptures de Richard Serra “East-West / West-East”. En 2014, le QMA nomme Guy Bennett, ancien directeur international chez Christie’s, à la tête du département des collections et des acquisitions.

Damien Hirst - Relics - Alriwaq Doha © qatar museums authority
Damien Hirst - Relics - Alriwaq Doha
© qatar museums authority

À partir de 2012, l’organisation d’une série d’expositions monographiques d’artistes-valeur est confiée à des curateurs de plus en plus influents : Massimiliano Gioni organise l’exposition de Takashi Murakami, Ego (2012), Francesco Bonami celle de Yan Pei-Ming Painting the History (2012-13), Philip Larratt-Smith celle de Louise Bourgeois : Conscious and Unconscious (2012), Francesco Bonami de nouveau pour celle de Damien Hirst, Relics (2013-14). Pour l’exposition de groupe Here There (2014-2015), trois commissaires internationaux sont associés à deux commissaires qataris Alanoud Al Buainain et Khalifa Al-Obaidly : le brésilien Gunnar B. Kvaran (Astrup Fearnley Museum of Modern Art), le suisse Hans Ulrich Obrist (co-directeur de la Serpentine Gallery à Londres) et le français Thierry Raspail (directeur du Musée d’art contemporain de Lyon). Lynne Cooke, Senior Curator à la National Gallery of Art Washington organise l’exposition de Luc Tuymans, Intolerance (2015-2016) ; l’artiste chinois Cai Guo-Qiang conçoit What’s about the art ? Contemporary Art from China (2016). L’année 2017 marque un pas supplémentaire avec Catherine David du Centre Pompidou qui offre au Qatar une retrospective sur l’artiste Dia El-Azzawi, I’m the cry, who will give voice to me ; Catherine Grenier, Serena Bucalo-Mussely et Virginie Perdrisot portent Picasso - Giacometti en collaboration avec le Musée national Picasso et la Fondation Giacometti.

Les musées qataris sont labélisés par des architectes de renommée internationale : Leoh Ming Pei pour Le Musée d’Art Islamique de Doha, l’architecte français Jean-François Bodin pour le MATHAF : Arab Museum of Modern Art et Jean Nouvel pour le futur National Museum of Qatar.

La place de l’art et de la culture au sein de la société qatarie

Un réseau privé quasi inexistant

Le faible réseau de galeries ou d’espaces privés témoigne d’une situation fortement contrastée où l’inflation d’infrastructures culturelles publiques occulte une réalité différente, à savoir un intérêt peu développé de la société qatarie pour l’art.

La fermeture du Katara Art Center en juin 2014 dans le sillage de la crise diplomatique avec ses voisins et de la chute des prix du pétrole révèle l’instabilité des stratégies culturelles de fond. Créé en 2012 par le collectionneur et homme d’affaires Tariq al Jaidah, sa curatrice Mayssah Fattouh reproche, avant sa réouverture, le manque de visions culturelles globales en dehors du pouvoir central. Plutôt que d’assurer un rôle de moteur, la centralisation à l’extrême du QMA semble freiner et étouffer les initiatives privées. Notons par ailleurs que la plus ancienne galerie, la Al Markhiya Gallery n’est active « que » depuis 2008.

Un marché régional en pointillé

- Hormis Sotheby’s qui produit à Doha une vente annuelle d’art contemporain depuis 2009, AlBahie, est la seule maison de vente au Qatar. Créée sur l’initiative du Sheikh Faisal Al-Thani et du collectionneur Khalid Al Sulaiti, elle est dirigée par l’historienne de l’art française Corinne Lefebvre et focalisée sur le marché régional, cristallisant un panier moyen autour de 5.000/10.000 $ pour des peintures locales.

- Start Art Fair Doha, satellite de Start London, la foire organisée par Saatchi gallery ouvre sa première édition en septembre 2017 en collaboration avec le New York Times, au dernier étage du W Hotel Doha ; elle coïncide avec le cycle de conférence Art For Tomorrow orchestrée par le groupe de presse américain et hébergée au même endroit.

Une logique de paradoxes

La chute des prix du pétrole en juillet 2014 s’accompagne de coupes budgétaires et de licenciements dans plusieurs domaines prépondérants tels que le secteur médical ou pétrolier. Alors que le Qatar Petroleum se sépare de 3000 employés, The Art Newspaper évoque, côté culturel, une vague de licenciements affectant les musées et la suspension de plusieurs projets. Le Financial Times rapporte que le QMA réduit sa voilure en remerciant plus de 400 employés, évoluant d’une masse salariale de 1200 à 800 individus en 2 ans. Un autre marqueur de cette nouvelle situation, le National Museum estimé à 434 millions de dollars accuse déjà deux retards successifs ; initialement prévue pour 2016, reportée une première fois pour 2017, l’inauguration est annoncée pour décembre 2018.

Le Musée National du Qatar © © Ateliers Jean Nouvel
Le Musée National du Qatar
© © Ateliers Jean Nouvel

Par ailleurs, le Qatar est supposé être à l’origine de la plupart des prix records de marché dans le domaine de l’histoire de l’art occidentale : Centre blanc, de Mark Rothko acheté 72,8 millions de dollars en 2007; 11 peintures de Mark Rothko, achetées 310 millions de dollars en 2009; Les joueurs de cartes de Paul Cézanne acheté 190 millions d’euros en 2011; le triptyque de Francis Bacon, Trois études de Lucian Freud acheté 142,4 millions de dollars en 2013; Quand te maries-tu? de Paul Gauguin acheté 210 millions de dollars en 2015.

Ainsi, dans ce contexte tissé de paradoxes, l’art, l’architecture, le marché, la culture accompagnent la stratégie d’ensemble du pouvoir central, à savoir prendre le leadership politique de la région du golf persique autant que de l’espace pan-arabique.

Vincent Kozsilovics / Nina Rodrigues-Ely
Publié le 30/08/2017
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Exterior of Al Riwaq Exhibition Hall, Doha, Qatar © Artwork ©Takashi Murakami/Kaikai Kiki Co., Ltd. All Rights Reserved. Photo by GION The Fire Station © Courtesy the Qatar Museums Authority, Doha The Fire Station © Photo courtesy Qatar Museums Museum of Islamic Art © Photo copyright Iwan Baan Museum of Islamic Art © Photo copyright Iwan Baan MATHAF © Courtesy Qatar Museum Authority Damien Hirst - Relics - Alriwaq Doha © qatar museums authority

Exterior of Al Riwaq Exhibition Hall, Doha, Qatar
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