Entretien

Ronan Grossiat : "L'art est un formidable atout pour comprendre et décrypter la complexité, la diversité du monde".

Art contemporain | Depuis plus de quinze ans, Ronan Grossiat soutient l’émergence de la scène française. Il fait partie d’une nouvelle génération de collectionneurs qui choisit de s’investir plutôt que d’investir, s’inscrivant dans une pratique résolument éthique, hors des logiques de marché et de spéculation.
Son engagement est tourné vers le soutien à de jeunes artistes dans une ligne politique et sociale, notamment par la production de projets lors d’expositions en institutions, de résidences ou de biennales.
Il évoque son parcours et nous fait partager son regard sur le monde de l’art aujourd’hui.

Ronan Grossiat © Photo : DR / Falour
Ronan Grossiat
© Photo : DR / Falour

Depuis combien de temps collectionnez-vous ? Qu’est-ce qui a motivé votre 1er achat ?

Depuis environ 15 ans. Ne venant pas d’une famille aisée, cela a démarré peu de temps après mon entrée dans la vie active, et s’est développé assez progressivement ensuite, selon la capacité financière liée à mon activité professionnelle. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui encourageaient l’esprit de curiosité. C’est donc arrivé très naturellement, en visitant régulièrement les musées, dans tous les pays où je me rendais.

Ce qui a déclenché mon premier achat, c’était déjà une idée d’accompagner des artistes, d’être à leurs côtés, l’envie de partager une aventure commune. Une vision commune peut être aussi : l’art comme éloge du doute, dans une éthique de la remise en question de soi, des endoctrinements, des pré-supposés sur l’histoire, l’héritage, l’identité.. L’art n’est jamais loin des enjeux sociétaux, mais il les aborde de manière très atypique, par le poétique.

L’art n’est jamais loin des enjeux sociétaux, mais il les aborde de manière très atypique, par le poétique.

Pouvez-vous nous donner votre définition de « art contemporain » ?

J’en ai une définition large, non excluante. C’est l’art produit aujourd’hui. Sans exclusive, sans élitisme, sans dogmatisme. Le débat sur l’art contemporain -pour ou contre- me laisse froid. Aussi absurde que de déclarer ne pas aimer l’écrit, avec la variété des œuvres, des sujets et styles littéraires.

A celles et ceux qui font la démarche d’aller regarder, écouter ou ressentir, l’art contemporain apporte une telle diversité de sensations qu’il est impossible de ne pas être accroché par un de ses aspects. Et c’est encore plus nécessaire dans un monde de flots d’information subis : oser pousser les portes des centres d’art, musées, galeries, ateliers d’artistes.. et laisser faire l’émotion.

L’art est plus que le simple témoin du fait contemporain. Il est un formidable atout pour comprendre et décrypter la complexité, la diversité du monde. Et sa beauté. Nous avons besoin de ces intermédiaires artistiques : la littérature, la poésie, le cinéma. L’art plastique a sa part, et combine aussi ces médiums.

L’art est un formidable atout pour comprendre et décrypter la complexité, la diversité du monde.

Cristina Escobar, Série 'Dictionnaire illustré du Novlangue' (Intégration, Inéluctable, Banlieue, Allié, Respect, Autre, Black, Nègre), 2016 Crédits photo : D.R. / The artist. © Crédits photo : D.R. / The artist
Cristina Escobar, Série 'Dictionnaire illustré du Novlangue' (Intégration, Inéluctable, Banlieue, Allié, Respect, Autre, Black, Nègre), 2016 Crédits photo : D.R. / The artist.
© Crédits photo : D.R. / The artist

La proximité avec les artistes a-t-elle transformé quelque chose en vous, dans votre quotidien, ou dans votre activité professionnelle ?

C’est venu comme un besoin ; j’ai cherché un modèle orienté vers plus d’accompagnement des artistes, dans une logique d’engagement à leurs côtés. Sans doute animé par la volonté de ne pas être dans la consommation, l’acte d’achat classique. Il s’agissait d’être vraiment là pour soutenir un projet artistique.
Cette volonté d’engagement a finalement été traduite en actes assez naturellement, car les artistes sont aussi curieux d’aller à la rencontre de leurs collectionneurs. Finalement, c’est la réunion de ces deux envies.
Cela a donné naissance à des initiatives d’aide à la production, complémentaires à l’achat en galeries.
Complémentaires d’abord, car elles ne se substituent pas au rôle des galeries, dont le travail d’accompagnement est indispensable. De nombreux galeristes m’inspirent, ils ont été clés dans la formation de mon regard. Ils continuent à l’être. La nouvelle génération en particulier démontre à la fois une volonté d’accompagnement, de professionnalisation et de transparence dans les rapports avec les artistes souvent admirable.
Complémentaires enfin, car quand les artistes sont sollicités pour des projets, des biennales d’art contemporain, en particulier hors de France, ils doivent faire face à des coûts de plus en plus significatifs, que les galeries ou les organisateurs ne peuvent assumer seuls. Il y a un vrai besoin d’aller vers des modèles plus collaboratifs, où les artistes sont amenés à mobiliser des financements divers.

J’ai cherché un modèle orienté vers plus d’accompagnement des artistes, dans une logique d’engagement à leurs côtés. Sans doute animé par la volonté de ne pas être dans la consommation, l’acte d’achat classique.

Tarik Kiswanson, Installation vidéo ‘Out of Place (The Reading Room, ‘I Tried As Hard As I Could’ , ‘The Fall’)’ (2020), pour la Biennale de Moscou (RU) et le Carré d’Art de Nîmes (FR). Projet inspiré par ‘Out of Place : A Memoir’ (1999) de Edward Said. © Photo : D.R. / Tarik Kiswanson
Tarik Kiswanson, Installation vidéo ‘Out of Place (The Reading Room, ‘I Tried As Hard As I Could’ , ‘The Fall’)’ (2020), pour la Biennale de Moscou (RU) et le Carré d’Art de Nîmes (FR). Projet inspiré par ‘Out of Place : A Memoir’ (1999) de Edward Said.
© Photo : D.R. / Tarik Kiswanson

Quelle est la valeur ajoutée de la production d’oeuvre pour le collectionneur et pour l’artiste ?

C’est plus de proximité avec l’artiste par l’accompagnement et la participation à un projet. Cela a été déterminé par deux interrogations :
La première interrogation sur le rôle du collectionneur au sein du monde de l’art. Il s’agit de s’inscrire dans une démarche de remise en question du milieu spéculatif à travers des engagements hors marché : ne jamais revendre, pas de notion de retour sur investissement, et assumer aussi une pratique de dons lorsque les productions sont immatérielles. Être conscient des risques de déséquilibre ou enjeux de domination inhérents à tout projet de financement, et encourager de nouveaux rapports, en assumant la position de se mettre « au service de » l’artiste.

La deuxième interrogation sur le rôle de l’artiste qui doit revenir au coeur de l’art contemporain. Quand on est collectionneur, il y a une éthique de « rester à sa place ».
La remise en question du monde de l’art est, je pense, un des traits communs des jeunes collectionneurs qui souhaitent accompagner, s’impliquer sans aller dans ses excès. Cela passe par des engagements avec un certains nombres de cadres éthiques : ne jamais transiger avec la totale liberté de création donnée à l’artiste, lui donner de la visibilité en s’inscrivant si possible dans la durée, et garantir à l’artiste un cadre transparent, clair, documenté.

Quand on est collectionneur, il y a une éthique de rester à sa place.

Œuvre ‘Fils Rouges’ de Kokou Ferdinand Makouvia, dans le cadre de l’exposition ‘Mais le monde est une mangrovité’ (conteurs d’exposition Chris Cyrille et Sarah Matia Pasqualetti), 2021. Production Ronan Grossiat. © Photo : D.R. / Sébastien Leban, galerie Sator
Œuvre ‘Fils Rouges’ de Kokou Ferdinand Makouvia, dans le cadre de l’exposition ‘Mais le monde est une mangrovité’ (conteurs d’exposition Chris Cyrille et Sarah Matia Pasqualetti), 2021. Production Ronan Grossiat.
© Photo : D.R. / Sébastien Leban, galerie Sator

Pour les artistes, c’est aussi un gage de liberté de diversifier les collaborations, d’avoir la capacité d’être plus indépendants des structures qui organisent, qu’elles soient fondations, entreprises privées, institutions publiques, qui ont leurs codes ou leurs réseaux.
De manière générale, la diversité participe de la liberté. Un artiste qui étend ses sources de financement renforce son indépendance pour créer.

Être conscient (...) des enjeux de domination inhérents à tout projet de financement, et encourager de nouveaux rapports, en assumant la position de se mettre « au service de » l’artiste

Quel est le procédé que vous mettez en place dans votre pratique de production ?

C’est toujours lié à un événement, une exposition ou biennale d’art contemporain à l’étranger particulièrement : un socle naturel, avec des échéances et des objectifs en commun.
Toujours d’une manière écrite ; l’écrit est le meilleur moyen de respecter les engagements de part et d’autre. C’est un gage de transparence et de considération portée à l’artiste, et je me suis aperçu dans la durée que cela a été un des facteurs qui ont permis de développer et conserver de solides liens d’amitiés ; qui ne se sont jamais distendus parce que les choses étaient claires, documentées, chacun ayant à coeur de respecter l’accord. Avec le temps, ma pratique s’est axée sur quatre engagements liés aux œuvres produites : ne jamais revendre, faciliter les futurs prêts, informer en permanence l’artiste sur la localisation de l’oeuvre, laisser l’artiste seul décideur de communiquer les détails de l’accord.

Mehdi-Georges Lahlou, installation ‘72 (Virgins) in Motion and Aria’, 2019, sound creation Eve Ganot, voice Jorg Delfos, text Simon Njami. XIIIe Havana Biennial / Bienal de la Habana 2019. Museo de Arte Colonial, La Habana (CU). Production Ronan Grossiat. © Photo : D.R. / Mehdi-Georges Lahlou
Mehdi-Georges Lahlou, installation ‘72 (Virgins) in Motion and Aria’, 2019, sound creation Eve Ganot, voice Jorg Delfos, text Simon Njami. XIIIe Havana Biennial / Bienal de la Habana 2019. Museo de Arte Colonial, La Habana (CU). Production Ronan Grossiat.
© Photo : D.R. / Mehdi-Georges Lahlou

C’est aussi une occasion de souligner que l’art est au coeur de nouvelles pratiques. Il a longtemps été le bastion de fonctionnements anachroniques aux yeux des nouvelles générations, d’accords de la main à la main… instaurant une précarité, une incertitude, un flou… toujours au détriment des plus fragiles. Il y a une bascule vers des attitudes plus responsables : documenter ses engagements n’est pas aliénant, c’est preuve de respect. J’admire les jeunes générations d’artistes ou curateurs qui réclament ouvertement auprès des institutions, associations, galeries à ce que leurs droits soient, pour être respectés, d’abord contractualisés. Cette attitude est plus qu’un acte de résistance ponctuel, c’est une formidable et indispensable prise de conscience et affirmation de soi. Le seul moyen de changer durablement est d’assainir ce marché.

Il y a une bascule vers des attitudes plus responsables : documenter ses engagements n’est pas aliénant, c’est preuve de respect.

Quel est le contexte qui a motivé cette pratique ?

Cela s’est fait avec le temps en côtoyant les artistes. Ils ont désormais cet impératif d’être exposés à l’étranger pour développer leur carrière.

Les initiatives contribuant à aider la scène en France à s’exporter se sont développées depuis 20 ans : le Prix Marcel Duchamp et son programme d’expositions internationales, la présence accrue du Centre Pompidou hors de France, un nouveau dynamisme des résidences françaises à l’étranger, Medici, Casa de Velázquez, Villa Kujoyama, Villa Albertine, et de multiples initiatives des jeunes générations de curateurs qui dépassent nos frontières : Some of Us (Jérôme Cotinet-Alphaize et Marianne Derrien), Curatorial Hotline (cf. illustration), Mais le monde est une mangrovité / But the World is a Mangrovity (Chris Cyrille et Sarah Matia Pasqualetti), Guide Initiatives d’artistes en Afrique (Ludovic Delalande), Les Chichas de la Pensée (Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah)...

Commissaires et critiques de Curatorial Hotline (de haut en bas, de gauche à droite) : Wadha Al-Aqeedi, Alice Bonnot, Thomas Conchou, Alexandra Goullier-Lhomme, Daria Kravchuk, Brooklyn J. Pakathi, Sasha Pevak, Julien Ribeiro. © Photo : D.R.
Commissaires et critiques de Curatorial Hotline (de haut en bas, de gauche à droite) : Wadha Al-Aqeedi, Alice Bonnot, Thomas Conchou, Alexandra Goullier-Lhomme, Daria Kravchuk, Brooklyn J. Pakathi, Sasha Pevak, Julien Ribeiro.
© Photo : D.R.

La scène en France est visible aujourd’hui comme rarement dans son histoire. Même si les projets de création, bien que relayés par l’Institut Français notamment, le sont souvent avec très peu de moyens, ils sont très présents dans les biennales d’art contemporain particulièrement réputées pour la découverte… Dakar, Istanbul, La Havane, Gwangju, Kochi, BIENALSUR, São Paulo, Liverpool, Performa New York...

C’est une génération ouverte à l’extérieur, riche de ses cultures multiples, assumant d’être curieuse de - et active à - l’international. Il y a un passionnant défi à relever à être à ses côtés, en favorisant d’une part une plus grande diversité de soutiens, et d’autre part, le développement d’un véritable esprit collectif.

C’est une génération ouverte à l’extérieur, riche de ses cultures multiples, assumant d’être curieuse de - et active à - l’international.

Connaissez-vous d’autres collectionneurs qui soutiennent les artistes par la production ?

Oui, il y en a de plus en plus dans la jeune génération, où certaines barrières tombent et où les contacts avec les artistes sont plus faciles. Mais, il faut préciser que la production en art contemporain ne répond pas à une logique de consensus, mais à des souhaits, à des engagements individuels.

Il est possible qu’il y ait une place pour des structures plus démocratiques, des modèles de plateformes de financements participatifs qui permettraient de mettre en relation des artistes et des collectionneurs, y compris des collectionneurs débutants. Des projets sont en cours, initiés parfois par des artistes eux-mêmes, et s’inscrivant dans une logique saine, d’économie circulaire ; les bénéfices générés par la revente des œuvres sont, lorsqu’ils existent, reversés à d’autres productions. Initiatives à suivre.

La production en art contemporain ne répond pas à une logique de consensus, mais à des souhaits, à des engagements individuels.

Quelle est votre définition de l’argent ?

En France, il y a un complexe dont il faudrait se libérer. Pour moi, c’est un outil, un moyen.
Je côtoie des jeunes générations de collectionneurs qui sont engagées, qui ne sont pas attirées par le luxe, les signes extérieurs de richesse, ni par les excès. Il y a aujourd’hui des comportements qui s’inscrivent dans cette logique éthique.

Collectivement, je suis convaincu qu’ils contribueront à changer de l’intérieur les pratiques. Qu’ils sauront donner vie, dans l’art contemporain, à l’idée d’une identité relation, particulièrement caractéristique des générations nouvelles : assumer l’ambition de développer la scène en France hors de nos frontières, en étant nous-mêmes curieux et lucides des scènes, des richesses, des mémoires du reste du monde.

Je côtoie des jeunes générations de collectionneurs qui sont engagées, qui ne sont pas attirées par le luxe, les signes extérieurs de richesse, ni par les excès. Il y a aujourd’hui des comportements qui s’inscrivent dans cette logique éthique.

XIIIe Havana Biennial / Bienal de la Habana 2019. Museo de Arte Colonial, La Habana (CU). Production Ronan Grossiat & Galerie Rabouan Moussion (FR) : installation ‘72 (Virgins) in Motion and Aria’ (2019) de Mehdi-Georges Lahlou, sound creation Eve Ganot,  © Crédits photo : D.R. / The artist.
XIIIe Havana Biennial / Bienal de la Habana 2019. Museo de Arte Colonial, La Habana (CU). Production Ronan Grossiat & Galerie Rabouan Moussion (FR) : installation ‘72 (Virgins) in Motion and Aria’ (2019) de Mehdi-Georges Lahlou, sound creation Eve Ganot,
© Crédits photo : D.R. / The artist.

Nina Rodrigues-Ely
Publié le 20/12/2021
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Ronan Grossiat © Photo : DR / Falour

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